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3 nuances de Hip-Hop Progressif

Par Matis

le 20/06/2019

Dans ARTICLE

Le rap, comme tout genre musical, offre plein de possibilités. Et, je dois bien avouer qu’à travers tout cet art de la parole scandée, je ne m’y connais que très peu. J’écoute toutefois un peu de rap américain, et une très légère quantité de rap français. Mais outrepassant mes lacunes en la matière, au gré de mes quelques découvertes annuelles dans ce genre, je pense avoir découvert un sous-genre qui me fait vibrer. Finalement, aucune surprise ici puisqu’il se rapproche, dans la forme, de ce que j’aime dans le rock. Ce genre, qui n’existe pas vraiment et que l’on pourrait qualifier de « rap progressif », a tout d’un courant qui a encore de belles heures devant lui, tant les artistes qui s’en rapprochent savent se renouveler au fil des albums.


Cette appellation est très large, et au final, veut à peu près tout et rien dire. C’est pour cela que je propose ici trois albums et artistes qui inventent et façonnent de nouvelles routes pour le hip-hop, rendant le genre encore plus éclectique qu’il ne l’est déjà. Je vais donc parler d’albums que j’ai beaucoup appréciés, par conséquent l’objectivité ne sera pas toujours au rendez-vous, mais j’essayerai malgré tout d’expliquer du mieux possible mes choix, mes avis, et ma catégorisation de ces albums dans le pan progressif du rap. Dans le rock, le prog rock se caractérise par une composition plus savante, avec des morceaux plus longs, s’affranchissant des structures classiques, et l’usage d’instruments inhabituels. Aussi, on retrouve de nombreuses expérimentations, des albums concepts, et surtout une friction avec d’autres genres tels que le jazz ou la musique classique. Le « rap progressif » va ainsi toucher à certaines des thématiques citées, mais il semble toutefois nécessaire de préciser que toute comparaison est inutile, tant les deux genres sont différents. Après cette longue introduction, voici 3 albums récents de 3 artistes différents, 3 nuances de hip-hop progressif, bonne lecture :



'DAMN.' de Kendrick Lamar (2017)

Ecouter DAMN sur Deezer

Magnifique album qui s’inscrit dans la lignée sans faute du rappeur de Compton, 'DAMN.' réinvente sans arrêt et s’avère être un nouveau terrain d’expérimentations. Après 'Good Kid, M.A.A.D City' et 'To Pimp a Butterfly', Kendrick Lamar offre à nouveau une pépite, toujours surprenante. A l’écoute de l’album, ce qui interpellera le plus sera la forte présence du chant, au fil des différents featuring. Mais loin d’être de fades collaborations, Lamar va par exemple inviter U2 dans un de ses morceaux, témoignant sa volonté de brouiller les pistes, de rendre perméable les frontières entre les genres. Même si des morceaux plus classiques vont affirmer la qualité de Lamar à composer des morceaux incisifs, puissants et faciles d’accès (DNA., ELEMENT. et HUMBLE.), d’autres vont s’aventurer dans des styles différents ou s’émanciper des structures classiques.


Dès l’introduction, Lamar signe avec BLOOD. une entrée dans l’album douce et apaisée, avec un texte tantôt chanté, tantôt parlé, accompagné de cordes frottées (orchestre à cordes que l’on retrouvera dans d’autres morceaux comme FEAR. par exemple). Le morceau va même se permettre une mise en abyme, avec une voix qui va citer et se moquer d’une ligne de texte d’un morceau à venir. L’album va parfois se tourner vers la pop (LOYALTY., où Kendrick Lamar est accompagné de Rihanna, ou LOVE.), et va souvent laisser une large place au chant et aux mélodies (LUST., GOD.). Les singles HUMBLE. et DNA. vont s’avérer efficaces, son magnifique flow tranchant avec aisance les mots et les phrases. Mais, le rappeur va aussi s’avoir prendre son temps. Avec FEAR., Lamar signe un morceau de presque 8 minutes teinté de racines soul, avec l’enregistrement d’un discours pour conclusion. Mais le morceau le plus marquant pour moi est PRIDE., morceau doux et stratosphérique, fragile et délicat, rempli d’émotions, alliant à merveille la lente et inexorable diction du texte et le chant du refrain. Hommage à l’héritage du gospel, le morceau est véritablement hypnotisant.



Le pan progressif de l’album va se retrouver également dans deux compositions, XXX. (avec U2) et DUCKWORTH., où la structure complexe et changeante des morceaux va surprendre l’auditeur. XXX., medley condensé de 4 minutes, va alterner entre rap calme, énervé, avant la sublime intervention de Bono. On peut ici faire un parallèle avec les grandes pièces de prog rock des 70s, car ici aussi, malgré la courte durée, les ambiances changent du tout au tout (diction et rythme, accompagnement et instruments utilisés). DUCKWORTH., dont la structure est continuellement changeante va rappeler XXX., et constituer une magnifique conclusion pour l’album, l’affirmant comme un véritable concept album. En effet, le morceau va se conclure sur un coup de feu, qui va précéder un rapide rembobinage de l’album, aboutissant aux premières secondes de DNA., premier véritable morceau de l’album, formant donc une boucle. Progressif dans sa forme, dans le panel de styles proposé, par ses différentes expérimentations, 'DAMN.' constitue véritablement une grande œuvre de rap, aux côtés des autres albums proposés par le rappeur, entérinant celui-ci comme un des meilleurs artistes de hip-hop actuel.


'KIDS SEE GHOSTS' de KIDS SEE GHOSTS (2018)

Ecouter Kids See Ghosts sur Deezer

Derrière cet étrange nom et la curieuse pochette se cache en réalité deux gros noms du rap US : Kanye West et Kid Cudi. Court album de 23 minutes, celui-ci s’avère en revanche empli de richesses et d’idées variées. La brièveté de l’album est autant une qualité qu’un défaut, car si l’enchaînement des 7 morceaux se fait à merveille, créant une sorte de medley d’une vingtaine de minutes, la fin du voyage est d’autant plus difficile. Et, effectivement, l’album est une véritable invitation au voyage, plus précisément un voyage auditif doté de paysages autant variés que réussis.


Dès le premier morceau, les deux artistes nous attrapent avec une force sans pareil, on entre dans le train déjà lancé à pleine vitesse, pour une virée violente et puissante, des bourrasques plein le visage. Feel The Love est en effet très marquant : minimaliste dans son accompagnement, ce sont les voix les reines du morceau. En effet, celui-ci va nous livrer au milieu un déchainement de violence brute porté par des onomatopées criées, jouant le rôle des basses ou des percussions, se substituant à elles. Dès ce morceau on se rend compte de la qualité de l’alchimie collaboratrice des deux artistes, innovant et expérimentant constamment. Mais aucun répit n’est accordé aux auditeurs car l’album enchaîne avec Fire, qui s’inscrit dans la continuité du précédent morceau avec un ostinato rythmique, créant une longue marche entraînante, entêtante, et diablement efficace. Le texte scandé s’inscrit parfaitement dans le rythme, accompagné d’une voix chantant à bouche fermée et d’autres sonorités surprenantes. Le morceau se termine par une guitare grattant quelques accords, formant un court interlude.


4th Dimension, va également déconcerter dès les premières secondes en reprenant une chanson aux sonorités très 50s, qui va constituer l’accompagnement au texte. Moins indispensable dans l’album, ce morceau va permettre la surprise de la déflagration qu’est Freeee (Ghost Town Pt. 2). D’une grande puissance, plus encore que Feel The Love, le morceau va alterner la voix chantée (« I dont feel pain anymore / Guess what, baby ? I feel free »), et la voix scandée, incisive, se couplant puissamment avec un accompagnement qui sait décharger des mégavolts à coup de basses et de batterie dans les tympans des auditeurs. Les voix vont parfois chanter en même temps, créant une harmonie douce et apaisée, rompant avec la violence du reste du morceau.


Beaucoup plus calme, commençant avec une sonorité de synthé presque enfantine, Reborn va constituer un morceau plus classique, mais toutefois d’excellente facture. Le refrain chanté s’avère être touchant, et le morceau, calme après le tumulte du précédent morceau, détend, repose, et se montre hypnotisant au fur et à mesure que le morceau (le plus long de l’album) se déroule. Créant une véritable atmosphère, le morceau va permettre l’entrée dans le trip halluciné qu’est 'Kids See Ghosts'. L’instru qui fait la part belle aux percussions, crée une danse rêveuse et entraînante. D’un psychédélisme surprenant, le morceau, à travers les nappes sonores et le refrain scandé tel une formule de rite (« Kids see ghosts sometimes »), arrive à créer une ambiance mystique et onirique. Le dernier morceau, Cudi Montage, poursuit la continuité des deux derniers morceaux avec une atmosphère reposante, comme un long trip hypnotique.


La principale qualité de l’album est qu’il va constamment saisir et désarçonner, soit par les sonorités entendues, soit par l’usage varié fait des voix, ou encore par la grande variété des ambiances qui constituent ce long medley. On pourrait discerner deux parties dans l’album, avec un pan énergétique et puissant, et une fin d’album avec des morceaux plus longs, où le travail est plus porté sur l’atmosphère. Expérimental dans ses morceaux, la collaboration des deux artistes dans un projet commun est un pari plus que réussi, qui s’est avéré être une des plus belles surprises musicales de l’année 2018.

'IGOR' de Tyler, The Creator (2019)

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IGOR est indéniablement un de mes plus gros coups de cœur de ces derniers mois, et avec cet album, la découverte du génial inventeur et artiste qu’est Tyler, The Creator. Il serait très dur de classer la musique du monsieur dans un genre en particulier tant ses albums sont éclectiques et touchent à de nombreux styles, et je pense que l’on peut véritablement affirmer qu’il parvient à donner une nouvelle dimension au rap US. 'IGOR' n’est pas son coup d’essai : déjà en 2017 il nous livrait la perle musicale Flower Boy qui mettait en avant de magnifiques mélodies. Car oui, la musique de Tyler, The Creator est d’une richesse rare : ingénieux assortiment de rap enragé, de mélodies chantées à plusieurs sur des harmonies aussi douces que pleines d’émotions, de pop, d’expérimentations, de rythmes efficaces, et toujours d’une qualité d’écriture étonnante. Avec 'IGOR', il va bonifier sa musique et créer une mosaïque raffinée de sons, il va nous emporter avec lui dans ce magnifique entremêlement musical qu’est cet album hybride, il va nous offrir une très grande œuvre.


C’est en écoutant cet album que m’est venu l’idée d’écrire cet article, car tout au long de l’album, Tyler, The Creator nous amène dans des recoins inattendus , nous surprend à tout instant, et encore plus que les deux albums précédemment étudiés dans l’article, car il s’émancipe totalement des structures classiques des morceaux de hip-hop. Chaque nouveau morceau est un genre à part entière, et à travers ce grand labyrinthe, une osmose est créée : tous les morceaux fonctionnent parfaitement ensemble, jusqu’à la magistrale conclusion qui achève l’album (ARE STILL FRIENDS?). Album écrit, produit et arrangé par lui-même, Tyler, The Creator s’entoure toutefois de nombreuses personnes, et chaque morceau est l’occasion d’inviter un nouveau chanteur ou rappeur. Différents timbres de voix s’enchaînant ainsi tout au long de l’album, l’auditeur n’a jamais de repères sur lesquelles s’accrocher. Et c’est là une des grandes qualités de l’artiste, l’album est relativement facile d’accès, mais chaque écoute est l’occasion de découvrir une nouvelle nuance, un détail qui change tout ; et peu à peu, alors que l’album devient familier, chaque nouvelle chanson qui débute est un plaisir par anticipation de savoir ce qui va suivre, jusqu’à la mélancolie de fin d’album, de fin de voyage.


Une introduction puissante (IGOR’S THEME), de doux morceaux aux mélodies touchantes (A BOY IS A GUN*, EARFQUAKE), du rap US qui semble être de premier abord classique mais qui s’avère être peu à peu une grande pépite musicale (I THINK), le superbe medley de 6 minutes (GONE, GONE / THANK YOU), du hip-hop enragé et violent (NEW MAGIC WAND, et surtout WHAT’S GOOD et sa sublime conclusion emplie d’émotions) : tout l’album fourmille d’idées, de sonorités variées. Le rock progressif, c’est beaucoup d’émotion, parfois quelques frissons musicaux, au terme de longues pièces qui dépassent souvent les 10 minutes. C’est ce que nous livre ici Tyler, The Creator dans son magnifique 'IGOR' : une disparité, une confusion, un chaos d’émotions diverses au cours d’un voyage musical de 39 minutes où s’enchevêtre des influences variées, où se réunit du rap, des chœurs, du piano, et toujours une multitude de sonorités différentes. 'IGOR' est pour moi une magnifique œuvre de « rap progressif » qui offre de nouveaux horizons au genre.



A travers mon écriture (peut-être un peu trop) passionnée, je pense vous avoir fait comprendre que j’aimais tout particulièrement ces albums, et vous invite donc, si ce n’est déjà fait, à les écouter, de manière à découvrir un genre qui tente, essaie, expérimente, et qui ne va pas toujours réussir à créer une bonne œuvre, mais qui va toujours réussir à créer une œuvre singulière.

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